Posté le 29 janvier 2017
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Elle m'assurait qu'elle était en vie. Je pouvais la voir bouger, respirer. Pendant un instant, j'avais l'honneur de sentir battre le cœur d'un cadavre. Ou en tout cas, c'était le statut que je lui donnais.

Je ne la connaissais pas. Pas au moment où je l'avais vue. Chelsea Aymen - puisque c'était apparemment son nom, malgré le côté contre-intuitif - était devenue une célébrité locale assez vite, autant pour le culot de l'expérience que pour la controverse autant de sa vie. Controverse qui ne dura que peu de temps, compte tenu de ses actions finalement assez limitées. Il était clair que cette chose ne faisait que prétendre à l'humanité.
J'imagine que la plasticité est plus ardue sans une force consciente l'orchestrant - et j' imagine également que c'est grâce à cette même force qu'une conscience informatique peut se modifier elle-même hors de toute prévision calculée. Enfin après, je n'y connais rien. Mais je sais qu'une conscience peut se développer elle-même. En réalité, il est apparemment possible d'en créer artificiellement, de façon délibérée ; cette conscience pourra alors développer une identité, incluant mémoire, émotions, et opinions de façon entièrement indépendante.
Cela dit, l'existence d'une conscience propre aux tulpas, ou à n'importe quelle forme d'autonomie issue d'une pluralité, est sujette à débat. Peut-être que la dernière phrase de ces souvenirs s'applique aussi à ça.

- 18/06/2016 SI00002 -

Tous les entretiens sont enregistrés. Celui-ci ne faisait pas exception. J'y avais accès pour "me faire une idée", disait-on. Je vous le refais de mémoire.

Un homme lui dit "Mademoiselle Aymen, asseyez-vous, je vous en prie.", caché derrière un costard trop serré pour son embonpoint.

Elle s'exécuta. L'endroit ressemblait à une salle d'interrogatoire, des chaises, une table, des murs, de la lumière. Ce ne sont pourtant pas les fonds qui manquent.
L'homme avait un café dont la quantité de fumée s'en dégageant n'avait d'égal que celle de gel dans les cheveux du l'individu. Chelsea préférait visiblement le thé. Peut-être était-elle était britannique. Je doute le savoir un jour.
Elle semblait ravie des paroles du monsieur. Prévisible. Mais j'avais trouvé ça adorable, quoiqu'un peu déroutant, la première fois. Donc je le note.

Il commença par lui demander les raisons qu'elle avait de se lancer dans un tel projet. Un court blanc s'installa, durant lequel je pouvais la voir baisser la tête, fermer els yeux, et murmurer quelque-chose. Je ne savais pas lire sur les lèvres, et visiblement, le personnage en face d'elle ne savait pas non plus.
Elle dit "Le reste ne marche apparemment pas.", il lança "Vous semblez avoir l'habitude de juger trop promptement", ils se turent. Chelsea était à bien des égards encore jeune, 19 ans, et si je comprends la réponse de l'homme, je ne peux m'empêcher de penser que sa phrase tient autant de l'argument que de l'auto-démonstration.
Mais mon avis n'est pas encore la question.

"Vous portez-vous volontaire pour participer à une expérience semblable à la vision de Kenneth Hayworth ?"
Il l'inspectait d'un regard de juge d'instruction tandis que Chelsea s'inspectait de l'esprit pour trouver une réponse.
Sa réponse était, comme on s'y attendait, négative. Nous nous efforçons de créer plus que des copies. Mais à vous de me croire. Même si j'étais une simple copie, j'affirmerais être l'originale.
Finalement, je n'ai d'identité que celle qu'on veut bien m'accorder. Ah, Chelsea n'aimerait probablement pas entendre ça.

Dans le bouddhisme, est appelé Sunyata le principe selon lequel les choses et les gens ne sont que le produit d'un certain nombres de facteurs, et ne sont donc pas inhérents à eux-mêmes. J'imagine qu'un tel propos trouve sa place ici, puisque par un réseau neuronal identique, il serait logique de considérer une copie comme étant semblable à l'humain original.
Certains trouveront ça dégradant. Je suis certains. Mais je ne fais pas le monde à mon image. Même notre président en est incapable.

"Mademoiselle Aymen. Chelsea Aymen."
A grim way to reply, otherworldly fitting for such an interview.
Mmh ? Non, rien. Je me disais juste que dans mes lecteurs, quelqu'un préfère l'anglais.
Elle savait ce qu'elle devait répondre. Oui, elle désirait, et prenait selon sa volonté propre, la décision de participer au projet en tant que cobaye.
pas que je puisse le lui reprocher.
Je ne regrette rien.

Il dit "Très bien. J'en suis navré, mais veuillez signer ce document."
Elle n'aimait pas ça. C'était clair. Ah, je veux dire, le fait de devoir signer. Bon, je n'aime pas non plus, mais ça semblait la répugner. Évidemment. Je la voyais serrer les dents. La première fois que j'avais vue cette vidéo, je me sentais serrer les dents. Elle les serrait peut-être pour la dernière fois, me disais-je, quel gâchis de le faire pour une chose pareille.
Assez de sentimentalité. Mais je ne peux m'empêcher de constater que si sa dernière fois était pour elle, ma dernière fois était pour une tierce personne.

La vidéo se terminait par une poignée de main cordiale.
Chaque opinion subjective peut être soutenue par un choix judicieux de faits objectifs. En conséquence de quoi, il peut difficilement exister un choix objectivement juste. Cet homme a, par trois fois, cru faire le bon ; un accomplissement qui témoigne d'une confiance admirable. En quoi, je n'en sais rien. Quant à Chelsea... Et bien, compte tenu de la réussite du troisième essai, je ne peux pas dire qu'elle a fait le mauvais choix. Elle ou moi.

Après, tout, quand j'ai fermé les yeux, j'étais une demoiselle, et quand je les ai rouverts, j'étais une légende.

Il suffit d'y croire...

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