Posté le 4 novembre
Télécharger | Reposter | Largeur fixe

Une danse à mille temps


C'aurait été mentir que de dire qu’elle ne captait pas toute l’attention. Mon attention. Car depuis quelques minutes, j'étais envahi par un sentiment étrange d'électricité qui me parcourait le corps et une émotion de douceur, telle celle qui émanait de la jeune femme en face de moi. La brillance de son regard clair, vif, tranchait avec la pureté de ses traits angéliques encadrés par des cheveux d'un brun soutenu. Et ce regard qui balayait la pièce, à la fois assuré et créatif, s'était posé sur moi quelques secondes. Un très court instant qui me transporta ailleurs, bien loin de cette salle de banquet où se tenait notre repas de bienvenue, loin de l’estrade sur laquelle évoluait cette créature fragile et aérienne, effectuant une danse presque nuptiale sous mes yeux ébahis. Elle était lumineuse, le seul être capable de remplir de sa présence la pièce dans laquelle nous nous trouvions, sans même dire un mot, simplement en dansant. Avec la douce musique du clavecin des fenghuang, l’artiste se détachait complètement de la troupe de charmeuses qui accueillaient notre délégation de la Garde. Et moi, je ne pouvais détacher mon regard de son visage candide, qui ne demandait qu'à être choyé par de nombreux baisers. Lorsque je croisais de nouveau ses yeux clairs, je ne pus m'empêcher de frémir. Elle ébranlait toutes mes certitudes, mais ce dont je ne doutais pas, c'est qu’un jour elle soit mienne.

Sous la lumière chaude de la salle à manger, trois danseuses donnaient un spectacle des plus ravissants aux hôtes conviés chez les Phénix. Huang Hua, en bout de table, suivait des yeux les artistes solaires qui illuminaient la pièce. La troupe de danseuses absorbait toute l’attention, les regards du public épousant leurs corps agiles sur une musique teintée de poésie. L’apprentie Phénix ne pouvait que se réjouir d’offrir un spectacle aussi plaisant à ses invités de marque. En grande amie de Miiko, elle ne pouvait faire autrement que d’accueillir ses subordonnés en grande pompe, surtout les Chefs de Garde. La jeune femme à la peau brune regardait avec attention les mouvements coordonnés des danses, dont celle du milieu qui tournoyait dans un geste léger et aérien. Dans un dernier salut, sur la note finale, elle s'élança sur le côté sans apprécier l’ovation qui leur était destinée. Huang Hua arqua un sourcil, étonnée de voir un tel comportement, mais vit la jeune femme aux cheveux tressés et à la peau laiteuse rougir lorsque quelques membres de la garde d’Eel s’approchèrent d’elle afin de la féliciter. Un petit sourire sur les lèvres, elle se leva afin de poursuivre la suite du banquet dans la bonne humeur.

Nevra n'avait pas fait exception. Il n'avait pas attendu que ses pairs aillent féliciter les danseuses pour retrouver la jeune femme qui l'avait subjugué avec sa danse féline, suave. Les rubans qui s’échappaient de sa jupe légère semblaient virevolter autour d’elle, comme animés par un esprit joueur. Lorsque le vampire arriva à sa hauteur, délaissant son repas, il ne réfléchit pas en l’attrapant par le poignet. La danseuse se figea instantanément et se retourna, son regard clair croisant l’oeil d’acier du chef de l’Ombre. L’échange fut bref, et se brisa lorsqu'elle dégagea son bras de la main glacée de l’homme qui lui était inconnu. Ce dernier reprit contenance.

- Désolée, j'avais peur que vous ne vous évaporeriez après le spectacle… je souhaitais vous féliciter.
- C'est chose faite, répondit la jeune femme en penchant la tête de côté.

Elle arborait toujours le même air surpris, étonné. Nevra était cependant charmé par son visage doux, aux allures juvéniles, lequel ne pouvait avoir une once de méchanceté tant il était ravissant. Les pommettes hautes, la jeune femme le regardait de son regard clair comme de l'eau de roche, parfois caché par ses longs cils noirs. Un éclat de malice apparut dans le fond de ses pupilles lorsqu'il se gratta la tête, cherchant visiblement quoi ajouter.

- Puis-je rejoindre mes pairs ou vous souhaitiez ajouter quelque chose ? Vous qui m'avez quand même prise en otage quelques instants…
- Je ne voulais pas vous effrayer, s’excusa rapidement Nevra. Je vous ai vue disparaître de la scène et j'ai eu peur de ne pas vous recroiser ensuite.

La danseuse croisa les bras sous sa poitrine, une expression indéchiffrable sur son visage de porcelaine. Sa tresse brune, parfaitement réalisée, contrastait complètement avec sa peau diaphane, faisant à peine ressortir ses lèvres rosées. Il émanait d'elle une innocence désarmante, comme si elle avait été confectionnée par l’Oracle lui-même. Mais Nevra avait remarqué qu'elle se dérobait à son regard, ce qui le surprenait. S’inclinant légèrement, il murmura :

- Nevra, Chef de la garde de l’Ombre. Enchanté de vous connaître, Mademoiselle...

Son interrogation masquée n’échappa pas à la danseuse qui réprima un petit sourire, levant un doigt qu'elle posa sur ses lèvres charnues. Le vampire comprit alors qu'elle ne dévoilerait pas son identité si facilement et la vit soudain glisser hors de son champ, rejoignant les deux danseuses qui l’accompagnaient auparavant. Mais elle fut trahie par l’une des deux jeunes femmes, permettant à Nevra de lire sur ses lèvres. “Fæline” murmura-t-il pour lui-même. Avec le sentiment d'une petite victoire, il regarda la silhouette fine s’éloigner de la salle du banquet, le laissant avec un petit sourire amusé sur les lèvres. Le vampire ne doutait jamais de son pouvoir de séduction, bien qu’ici la tâche lui sembla plus hardue. C’était également cet aspect-là qui lui plaisait, et il était plutôt enclin à faire choir la demoiselle dans ses bras. Sous ses cheveux noirs, il inspecta de son oeil valide la salle de banquet où le repas continuait avec le dessert, servi en grande pompe par les Fenghuangs. S’humectant les lèvres, il retourna à sa place en jetant des coups d’oeil discrets autour de lui, tentant d’apercevoir la danseuse qui avait retenu son attention. Mais lorsqu’il fut de nouveau assis, il ne l’avait pas retrouvée pour autant.

- Encore en chasse ? le taquina Ezarel, portant à la bouche un fruit inconnu à la garde.

Le vampire soupira et piqua dans son assiette, préférant ne pas prêter attention aux paroles moqueuses de son collègue alchimiste. L’elfe, toujours aussi acerbe dans certains de ses dires, était en train de finir tranquillement son repas alors que Nevra continuait de sonder la pièce de son regard d’acier. Il ne vit pas revenir la petite troupe de danseuses et fronça les sourcils, réfléchissant à un plan afin de retrouver la trace de Fæline. Et tandis qu’il élaborait des stratagèmes tous plus tordus les uns que les autres, il ne fit pas attention aux discours que prononçait le Phénix en leur honneur. C'était souvent ainsi, lorsque le chef de l’Ombre avait une idée en tête, il lui était difficile de s'en dépêtrer.

Plongeant de nouveau son regard dans son assiette encore remplie de fruits en tous genres, il avisa l'une des pommes découpées en tranches, finement recouverte d’un nuage de sucre léger. Un sirop doux luisait sur le fruit à l’aspect savoureux. Nevra n’avait plus vraiment d’appétit et croisa les bras sur son torse, se penchant en avant pour scruter la foule qui se pressait derrière la table principale, les différents membres du QG commençant à regagner leur chambre. À ses côtés, Leiftan quitta également la table, toujours aussi silencieux depuis leur arrivée. Le vampire n’était toujours pas très à l’aise en sa présence et fut presque soulagé de le sentir s’éloigner. Passant une main sur sa nuque, il vit soudain une fine main s’emparer du fruit devant lui. Il tourna vivement la tête, surpris, et croisa le sourire amusé de Fæline, portant le quart de pomme juteux à ses lèvres fines. Le gardien entendit Ezarel pouffer dans son dos alors qu'il restait hébété quelques instants. Il n'avait même pas senti sa présence, ce qui prouvait qu'il était bel et bien perdu dans ses pensées. La danseuse attrapa un autre morceau du fruit et Nevra effleura sa main dans un imperceptible mouvement de possessivité. Les crocs du Rowstya l'en dissuadèrent rapidement, le familier semblant très proche de sa maîtresse. Cette dernière caressa sa tête ornée de fleurs en soupirant doucement.

- Vulpin, ne t'en fais pas… Cet homme n'a pas de mauvaises intentions avec nous. N'est-ce pas ?

Fæline posa un regard doucereux sur le chef de l’Ombre, avec une pointe de malice dans le fond de sa pupille claire comme de l'eau de roche. Malgré quelques boucles rebelles qui s’échappaient sur sa nuque fine, elle était la représentation même de l’élégance après une représentation des plus agréables à suivre. Sans réfléchir, Nevra se redressa sur ses jambes, faisant reculer d'un pas la jeune femme. Perplexe, elle arqua un sourcil en le voyant sourire avec un air goguenard.

Je n'ai jamais de mauvaises intentions, encore moins lorsqu'il s’agit d'une demoiselle aussi… captivante.

Ce dernier mot lui fit froncer les sourcils, toute expression interrogative ayant disparu de son visage juvénile. Elle pinça les lèvres, comme vexée.

- On dirait que votre discours est déjà tout prêt. À combien d’autres femmes l'avez-vous servi ?

Ezarel manqua de s’étrangler dans le dos du vampire, lequel sentit sa mâchoire se décrocher sous la surprise. Piqué au vif, il jeta un regard assassin à l’elfe qui tentait de réprimer son fou rire avant de revenir vers Fæline. Son familier eut un léger grondement lorsque Nevra voulut s’approcher d’elle.

Je ne suis pas comme ça, je sais juste… reconnaître la beauté lorsque je la rencontre, aussi hypnotique soit-elle. Et avant que vous ne reveniez vers moi, je vois cherchais justement.

Il aurait parié que les joues de porcelaine s'étaient légèrement teintées de rose à l'écoute de ces paroles. Mais la jeune femme semblait de nature timide, ou voulait tout simplement ne pas relever le compliment à son adresse. Aussi, elle détourna légèrement le regard et entortilla une mèche de cheveux entre ses doigts. Elle finit par se déporter sur le côté, son familier la suivant comme son ombre, et passa à côté de Nevra.

- Merci pour le dessert, murmura-t-elle doucement.

Le brun planta son regard valide dans le sien, toujours aussi perçant.

- Aurais-je l’occasion de vous revoir ?

Dans un battement de cils énigmatique, la jeune femme eut un sourire en coin et s’éclipsa dans hors de la salle, regagnant les couloirs réservés aux chambres des habitants du palais. Une fois de plus, le vampire ne put que se contenter de la suivre jusqu'à ce qu’elle disparaisse entièrement, engloutie par la pénombre de la nuit, sa voix résonnant encore dans le cerveau de Nevra. Malgré la musique festive qui passait, il avait du mal à oublier ses paroles et à s’adonner à une quelconque fête. Se laissant tomber sur son siège, il sentit le regard d’Ezarel vriller sa nuque.
Un bref coup d’oeil finit de l’agacer.

- Qu'est-ce que t'as, toi ? siffla-t-il entre ses dents.
- Moi ? Oh rien. J’admire le spectacle,voilà tout !

L'air moqueur de l’elfe prouvait bien qu'il ne parlait pas des musiciens occupés à donner un concert des plus tonitruants. Huang Hua avait quitté sa place, entraînant Feng Zifu dans sa danse, animée de sa joie de vivre habituelle. Nevra leva les yeux au ciel et finit par quitter définitivement la table, prenant congé de ses collègues gardiens.

La journée du lendemain ne fut pas de tout repos pour les missionnaires de la garde d’Eel. Obligé de se retrouver en compagnie de Chrome, Nevra avait du s’armer d’une patience sans bornes, chose dont il ne se croyait pas capable. Comme au quartier général, certaines missions leurs étaient assignées, plus ou moins rébarbatives selon les demandes. Vanné, il finit par rejoindre l’autel afin de s'y ressourcer quelques instants. Il n'avait aucune envie de s’enfermer dans sa chambre, lui qui avait toujours préféré les grands espaces pour mieux respirer. Ayant enfin réussi à se débarrasser de Chrome, il arriva au coeur du temple des Fenghuangs.

Une douce musique attira son attention avant même qu'il arrive dans le havre de paix habituellement silencieux. Une harpe imposante semblait léviter au-dessus du sol, ses cordes se pinçant toute seule, produisant un son mélodieux d'où ne sortait aucune fausse note. Certains accords rappelaient les sons aquatiques des tréfonds de la mer, où les poissons effectuaient une danse légère lors de leurs migrations. Nevra s’approcha, intrigué, avant d’apercevoir une silhouette qu'il reconnut aussitôt. Fæline se tenait derrière l'arbre sacré, face à la harpe, accompagnée de ses deux partenaires de la veille. Avec la chaleur, la jeune femme avait changé de tenue, optant pour une robe légère qui brillait sous le soleil, comme sertie de petits diamants. Sa tresse avait laissé place à une coiffure destructurée, libérant ses boucles qui rebondissaient sur ses épaules, contrastant avec sa peau laiteuse. Le tissu fin laissait entrevoir ses formes harmonieuses, soulignant son profil gracile. Au rythme de la douce musique, elle évoluait de manière aérienne, exécutant quelques pas de danse improvisés avec ses collègues. Tournoyant sur elle-même au trois quart, son regard tomba sur Nevra qui n'avait pas bougé d'un pouce, fasciné par le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Fæline se stoppa net, rompant le charme.

- Vous ?
- Désolé, je ne voulais pas vous déranger, je pensais qu'il n'y aurait personne ici, se justifia le jeune homme.

Il avait avancé de quelques pas, tentant ainsi d’établir un contact. La danseuse se raidit lorsque ses deux amies partirent en gloussant, prétextant une excuse inventée sur le moment. De nouveau, ils se retrouvaient en face à face, comme l'espérait le vampire. Et peut-être aussi la jolie brune, qui le regardait étrangement depuis qu'il avait fait irruption. La harpe s'était également arrêtée, comme liée à la danse effectuée juste avant. Arrivé à sa hauteur, Nevra effleura l’instrument du bout des doigts.

- Impressionnant… comment fonctionne-t-elle ?
- Elle capte les émotions et les transforme en notes, de cette façon on danse toujours selon notre humeur.

Le vampire hocha la tête, ravi d’apprendre quelque chose de nouveau. Fæline détourna le regard, cherchant les quelques affaires qu'elle avait dispersées autour de l'arbre. Elle avait dansé pieds nus dans l’herbe, certaines fleurs allaient jusqu'à chatouiller ses chevilles.

- Et… quelles émotions vous traversaient lorsque vous dansiez, pour avoir une musique si douce et puissante ?

La question était intéressée, bien sûr. Nevra ne pouvait s’empêcher de questionner la jeune femme sur son ressenti, ce qui risquait profondément de l’agacer. Elle ouvrit la bouche, prête à le rabrouer, mais elle finit par penser que la question était peut-être réellement bienveillante et de la simple curiosité. Aussi, elle s’approcha de lui, caressant doucement les cordes de l’imposant instrument, et lui répondit à mi-voix.

- De l’incertitude, surtout.

Le regard interrogateur du jeune homme la fit secouer la tête, refusant d’aller plus loin dans l’explication.

- Vous voudriez faire autre chose de votre existence, c'est ça ?

Fæline hésita avant de hocher la tête, ses boucles encadrant son visage perturbé. Nevra se pencha vers elle, la scrutant de son oeil valide sous sa chevelure noire. Il était tellement proche qu'elle pouvait sentir son souffle chatouiller sa peau, la rendant fébrile. Elle devait bien admettre que cet homme avait du charme. Se mordant la lèvre inférieure, elle soutint son regard.

- J'avais de quoi vous faire sourire aujourd'hui, je pense que c'est le bon moment...

Sans qu'elle s'y attende, le gardien sortit de sa poche une pomme rougeoyante qui ne demandait qu'à être croquée. La danseuse cligna des yeux en voyant le présent et le prit avec précaution tandis que Nevra le lui présentait. Elle lui murmura un remerciement quasiment silencieux alors qu'il avait de nouveau attrapé son regard. Se rapprochant encore davantage, entrant ainsi dans son espace vital, il l’obligea presque à lever le menton pour qu'elle continue de le regarder.

- Puis-je vous revoir ce soir, et espérer partager une danse digne de vous ?

Estomaquée par la demande du jeune homme, qui avait désormais un sourire en coin et un regard plein de malice, Fæline cligna des yeux et cacha sous sourire derrière sa main gauche, prétextant la gêne. Intriguée par la demande du gardien, elle ne put s’empêcher de lui répondre de manière taquine.

- Peut-être, peut-être pas… c'est un secret encore pour moi.

Nevra roula des yeux, conscient qu'il n'aurait pas la réponse de suite. Mais il reprit rapidement contenance et se redressa, son odeur entêtante de parfum marquant cependant la danseuse.

- À ce soir, je l'espère.

Ce fut au tour de Fæline de regarder le vampire s’éloigner d’elle, lui qui venait pour se reposer, ne laissant de son passage que son parfum et une étrange impression d’attentions. Croquant dans la pomme qu'il lui avait offerte, la jeune femme profita de ce plaisir défendu en se demandant ce qu’il attendrait d’elle le soir.

Comme à chaque banquet qui se tenait à la tombée de la nuit, les festivités allaient bon train entre la musique, la danse et les chants. Tradition qui se perpétuait depuis des siècles, accueillant les invités en grande pompe pour leur faire la meilleure impression possible. Et ce soir encore, l’enchantement opérait. La douce Fæline évoluait telle un draflayel prenant son envol, intouchable et pourtant si proche. Ondulant de ses hanches parfaitement dessinées, la jeune femme avait enfilé son costume de scène habituel et entreprit une danse langoureuse, sous le regard d'un public en émoi. Mais malgré elle, ses pensées se concentraient sur une seule personne qui l’intriguait, et qui se tenait à l'autre bout de la pièce. Lorsque la musique ralentit, signant la fin de cette partie de la représentation, elle vit le brun au cache-oeil applaudir dans son coin. Un petit sourire animait son visage pâle, comme s'il savait ce à quoi elle pensait.

Le repas se clôturant doucement, le son des guitares ainsi que du violon retentirent dans la salle de restauration. La danseuse descendit de scène, saluant le public en même temps que ses deux accompagnatrices. Comme une impression de déjà-vu, Nevra s’approcha d’elle, un air narquois sur le visage.
Vu votre niveau, vous ne pourrez pas refuser une danse, n’est-ce pas ?
Fæline réprima un petit rire en attrapant le bras que lui offrait le jeune homme. Sans prêter attention aux regards qu'on pouvait lui lancer, elle s’élança sur le parquet vernis, suivant le rythme endiablé du violoniste qui avait décidé de mettre le feu à la piste. Enivrée par la musique, elle guida Nevra qui n'avait que quelques bases de danse en duo. La jeune femme fut ravie de découvrir que c'était maintenant elle qui avait l’ascendant sur le gardien, aussi sûr de lui soit-il. Manquant de se faire écraser les pieds, elle lui administra une petite tape sur l’épaule pour le remettre en place, le faisant protester.

- Quand on invite une femme, il faut savoir assumer ses gestes après ! dit-elle sur un ton faussement réprobateur.

“Et qui sait avec combien de femmes avez-vous dansé auparavant ?” pensa-t-elle en son for intérieur. Il lâcha soudain sa main pour poser ses deux paumes chaudes sur la taille de l’artiste, en profitant pour se rapprocher d’elle. Le contact électrisa la jeune femme qui ne réagit pas de suite, se sentant fébrile quelques instants. Mais elle le repoussa doucement.

- Je tente de vous suivre, vous êtes une merveilleuse danseuse, il serait bête de me priver de vos talents.

Ses lèvres se retroussèrent en un sourire sur ses canines plus pointues qu'à l’ordinaire. Fæline n'avait jamais remarqué cette partie-là de son physique et se demanda dou cette particularité lui venait. Elle le laissa enrouler ses bras jusque dans son dos, se rapprochant encore davantage de son corps, le parfum de son kimono faisant littéralement vibrer tous les sens de la jeune femme. La danseuse s'était rarement adonné à une danse accompagnée mais elle finit par se laisser choir contre lui, tentant de lui apprendre les bases d'une danse en duo. Évitant cependant de croiser son regard, elle remonta ses propres mains sur les épaules du jeune homme, découvrant une musculature jusque là insoupçonnée. Lui qui lui semblait fluet, elle se rendit compte qu'elle avait fait fausse route. Nevra en profita pour lui décocher un sourire dévastateur, ce qui eut pour effet de la faire éclater de rire.

- Vous semblez bien sûr de vous ! lâcha-t-elle entre deux éclats.
- Si je ne le suis pas, qui le sera pour moi ?

L’interrogation resta en suspens tandis que la musique se terminait, les musiciens récoltant les apllaudissements du public. Les mains de Fæline quittèrent les épaules du beau brun, rejoignant les ovations autour d’elle. Tournant à moitié le dos à son partenaire de danse, elle lui lança un bref regard, hésitante. Ce dernier s’amusa de cette situation et s’inclina pompeusement devant elle. Elle entortilla une mèche rebelle entre ses doigts.

- Vous pouvez être sûr de votre pas, mon cher, ainsi que bien d'autres choses.

Nevra eut du mal à ne pas montrer sa surprise lorsqu'elle le salua d'un bref mouvement de tête, se perdant ensuite dans la foule. Il se mordit la lèvre inférieure, maudissant le peu de jours qu'il lui restait à passer ici. Car il en était maintenant certain, il voulait qu'elle le suive à Eel, qu’elle vienne de son plein gré et soit à ses côtés. C'est sur ce désir qu'il finit par tourner les talons, sous les regards complices d’Ezarel et Valkyon qui n'avaient rien manqué de la scène.
Dans les deux jours qui suivirent, le vampire n'avait cessé d’alterner entre les missions qui lui étaient imposées et la recherche de la jeune femme toujours aussi énigmatique. Car, lorsqu’il la croisait, cette dernière semblait toujours se dérober à lui. Leurs échanges étaient teintés de sous-entendus, revenant régulièrement à la danse qu'ils avaient partagée, ce qui fit s’offusquer le brun.

- Vous me laissez danser avec vous puis vous ne me laissez plus vous approcher ? finit-il par lancer alors qu'il avait une fois de plus effleuré sa main.

Elle lui répondit par un simple sourire, son regard clair caressant le visage effaré du jeune homme. Une autre fois, alors qu'elle méditait dans l'une des salles du temple, il la détailla longuement avant qu'elle ne prenne la parole, les yeux toujours clos.

- Le spectacle vous plaît ?

Nevra n'avait pas su cacher sa surprise, embarassé, et avait pris congé tandis qu'elle réprimait un petit sourire moqueur. Ce jeu du chat et de la souris dura jusqu'à la veille de leur départ, dans la soirée de clôture, où elle ne dansa pas. Brillant par son absence, elle intrigua le chef de l’Ombre qui ne put s’empêcher de s’inquiéter pour elle. Il interrogea Ezarel du regard mais l’alchimiste n'en savait pas plus que lui, le décidant à partir à sa recherche. Et il la trouva rapidement, au-dehors, dans les jardins qui entouraient les bâtiments du palais du Phénix. Sous la lumière de la lune, elle était assise au bord d’un bassin où se trouvaient quelques lotus, le reflet du ciel nocturne dansant dans l’eau mouvante. La peau pâle de la jeune femme s’illuminait avec la lueur nocturne, pouvant faire croire à une apparition. Elle avait délaissé sa tenue de scène de la veille pour une robe fluide, légère, sa couronne de muguet encadrant son visage aux traits doux. Les fleurs blanches se mêlaient à sa tresse, lui donnant un air altier. Nevra hésita, mais Fæline avait entendu son pas feutré. Elle posa sur lui un regard morne, presque vide. Ce qui ne lui ressemblait guère. Le jeune homme finit par s’asseoir à côté d’elle, se rendant compte qu'elle avait retiré ses chaussures pour glisser ses pieds dans l’eau d'un bassin. La fraîcheur de la nuit les entourait, le calme brisé par les quelques bruit de la fête dans le temple. Assis en tailleur, le chef de l’Ombre leva les yeux vers la voûte céleste, percée de nombreuses étoiles.

- Ça fait du bien cette tranquillité… l’avantage de la nuit, pouvoir se retirer discrètement sans que personne ne le remarque.

Fæline plissa les yeux en l'écoutant, ne suivant pas le cours de sa pensée. Il eut un petit sourire en la regardant.

- J'avais vu que vous n'étiez pas là.
- J'aurais du prévenir ?

Nevra eut un petit rire, découvrant de nouveau ses canines. La jeune femme frissonna lorsqu’il la regarda profondément. Il avait une façon de la dévorer du regard, à la fois pressante et envoûtante, la mettant mal à l'aise à leur rencontre mais dont elle se délectait à présent. Sa compagnie était devenue charmante, presque habituelle maintenant. Chose qu'elle n'aurait pas forcément imaginé lors de leur arrivée au temple. Le côté ravageur du jeune homme l'avait d'abord rendue farouche, mais il ne semblait avoir eu d’yeux que pour elle. Elle rougit à cette idée, ses pensées revenant rapidement au départ du lendemain. La danseuse s'était renseignée sur la garde d’Eel, leurs fonctions, leurs actions, qui ils étaient. Leur vision de la justice lui plaisait, d'autant plus qu'il semblait y avoir une vraie liberté là-bas. Faeline avait toujours dansé, pour son propre plaisir mais également celui des autres. Et elle devait beaucoup aux Fenghuangs, elle en était consciente. Ce qui l’amenait à penser qu'elle n'était peut-être pas complètement “elle” en restant ici. Ce sentiment d'être redevable l'étouffait.

Le brun la tira cependant de ses pensées, s’allongeant à côté d’elle. Étendu sur l’herbe, il fermait les yeux, comme apaisé. Difficile d’imaginer qu'il partirait le lendemain, lui qui était si à l'aise en sa présence. Lorsqu'il ouvrit de nouveau les yeux, il remarqua qu'elle le regardait attentivement.

- Vous n'avez pas peur de rester dans l’obscurité avec une créature de la nuit ? plaisanta-t-il avec un petit sourire.

Elle se mordit la lèvre inférieure, s’étonnant de ne pas avoir compris avant.

- Tu es un vampire, c'est bien ça ?
- On se tutoie maintenant ?

Avec l’étonnement, elle en avait oublié les conventions. Sans réfléchir, elle se tritura une mèche de cheveux, faisant choir sa couronne de fleurs. Ses pommettes étaient légèrement chaudes et elle posa un regard fasciné sur l’homme en face d’elle. Elle ne l'avait encore jamais détaillé de la sorte, bien que son physique avait déjà attiré son oeil après qu'il l'eût abordée. Sous le calme nocturne, la lueur de la lune faisait planer une ambiance paisible et propice aux confidences. Peut-être était-ce pour cela qu'elle avait eu une prise de conscience quant à sa condition actuelle ? La possibilité d'une vie nouvelle lui semblait plus qu’intéressante, davantage aux côtés d'un homme qui avait su la mettre en confiance. À cette pensée, un léger frisson parcourut sa nuque, ce qui n’échappa pas à Nevra. Détournant le regard, elle s’allongea sur l’herbe, le frôlant de ses mains. Un soupir s’échappa d'entre ses lèvres, repensant à sa vie au temple.

Nevra se redressa légèrement afin de la regarder, tentant de sonder son esprit. Elle essaya de rester stoïque tandis qu'il vantait sa capacité à jouer différents rôles sur scène, à capter l’attention et savoir se faire discrète lorsqu'elle le devait. Il loua sa douceur, sa mise en confiance, son pouvoir hypnotisant qu’elle avait lorsqu'elle dansait. Au temple, elle n'était pas complète, n’avait pas la possibilité d’étendre tous ses talents, insistant sur le fait qu’à la garde chacune de ses capacités seraient mises au service du peuple d’Eldarya. Et que, bien sûr, elle ne serait jamais contrainte d’abandonner la danse, le spectacle, mais qu’elle pouvait tout simplement avoir d’autres perspectives.

Doucement, elle se laissa convaincre, non seulement par les paroles du vampire qu'elle trouvait fascinant, mais également par la profondeur de son regard qui se mêlait au sien. Une attraction terrible la poussait à le suivre pour s’accomplir, continuer d’apprendre du monde Eldaryen et ajouter sa pierre à l’édifice. Faeline voulait être utile, découvrir l’immensité de son talent qu'elle bridait en restant ici.
Lorsque la voix de Nevra mourut sur ses lèvres, leurs souffles se mêlaient. Le vampire n’avait cessé de se rapprocher, allant jusqu'à murmurer les derniers compliments tout près de son visage. De loin, on aurait pu imaginer un baiser, mais il se permit seulement de remettre une mèche rebelle derrière l’oreille de la jeune femme.

Il franchit la limite, ses lèvres caressant le petit nez de la danseuse. Le vampire s'attarda quelques secondes, descendant légèrement vers ses lèvres sans pour autant oser l'embrasser. Fæline sentit une douce vague de chaleur alors qu'il effleurait sa peau. Ses dernières barrières cédant, la jeune femme lui sourit en guise de réponse, les yeux mi-clos, s’imaginant un nouvel avenir encore inconnu.

x
Éditer le texte

Merci d'entrer le mot de passe que vous avez indiqué à la création du texte.

x
Télécharger le texte

Merci de choisir le format du fichier à télécharger.