Posté le 4 mai 2021
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- Et toi, fillette ? Tu viens d’où ?
- C’est pas une fillette, voyons, regarde-la ! C’est un beau brin de fille, avec de bien jolies cornes !

Phy attrapa la flasque qu’une des vieilles femmes lui tendait. Elle renifla le goulot et masqua une grimace de dégoût quand le fumet de l’alcool lui piqua les narines.

- Je viens de loin, dit-elle en passant la flasque à son voisin. D’Eel.
- Eel ! Mais ça en fait, du chemin !
- Moi, j’ai entendu dire que tout allait bien à Eel, pépia un garçon pas plus haut qu’un pimpel. J’ai entendu dire que c’était devenu la ville la plus riche du monde, et même que les murs, ils sont peints comme le Cristal !
- C’est vrai, c’est une très belle ville, dit la brownie avec un sourire face à tant d’enthousiasme.
- Bien pourquoi t’es partie alors ?

Autour de leur petit cercle, le silence tomba. Les deux vieilles, la mère du garçon et le garde taciturne qui les accompagnait échangèrent un regard.
Phy fixait les flammes.

- Je… J’ai voulu prendre de la distance. Avec de mauvais souvenirs.
- Ton papa, il est mort ? murmura le garçon.

Sa main potelée vint trouver la sienne, et Phy sentit des larmes lui mouiller le coin des yeux.

- Non, mon papa n’est pas mort. Ce n’est rien de grave, juste… une peine de cœur. J'aimais un garçon, il est tombé amoureux de quelqu’un d’autre et je… je…

Elle rougit d’humiliation quand sa voix s’étrangla. Des mois et un continent de distance ne suffisaient donc pas ? Eldarya vivait une ère de faste comme ils n’en avaient jamais connue : pourquoi ne parvenait-elle pas à abandonner son chagrin sur le côté de la route pour prendre part aux fêtes ?

- Tu ne voulais pas les avoir sous les yeux tous les jours. C’est normal, tu sais. Tu n’as pas à avoir honte.

C’était la mère qui venait de parler, sa voix douce et chaude comme le duvet dans lequel on se glisse après une longue randonnée en montagne.

- Beaucoup de gens sont morts, et tu te dis qu’une peine de cœur, ce n’est pas aussi grave qu’un deuil.

Personne n’avait demandé à cette mère pourquoi elle voyageait accompagnée d’un fils mais pas d’un compagnon. On ne posait plus de telles questions, depuis la guerre.

- C’est vrai, ce n’est peut-être pas aussi grave. Mais tu te trompes si tu crois que tu dois cacher ton chagrin. Tu te dis que tu devrais avoir oublié, que tu es égoïste d’être malheureuse alors que tout va mieux, n’est-ce pas ? Mais avoir aimé sans être aimé, c’est triste. Il n’y a pas de honte à pleurer.

Phy sentit les larmes déborder. Oh non – non, pas en public ! Pas devant ces gens qu’elle connaissait à peine ! Il fallait qu’elle parte – juste un instant – juste le temps de se reprendre – mais la main du garçon s’agrippait trop fort à la sienne, et le petit, lui aussi, avait des larmes sur ses joues.

- Il n’y a pas de honte à pleurer, répéta la mère. Un jour, tu rencontreras quelqu’un d’autre, quelqu’un qui t’aimera comme tu voudrais qu'il t'aime. Mais il ne faut pas que tu restes toute seule à pleurer jusqu’à ce que tu rencontres cette personne. D’accord ?

Phy hocha la tête, sa gorge trop serrée pour parler.

- Pleure, lui dit la mère.
- Pleure, fit écho l’une des vieillardes.

A des semaines de chez elle, sous le regard bienveillant d’inconnus, Phy pleura enfin.

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